Un quarteron d'artistes aux styles personnels et tranchés

18/8/2018



Dans la famille Andrea, je demande, le père, la mère, le fils et la fille. Il est plaisant d’évoquer à leur intention ce jeu familier, il est plus pertinent de souligner la rareté d’une activité artistique partagée par tous les membres d’une même famille. Cela se rencontre dans les siècles passés, où le métier et l’esprit corporatif qui lui est indissociable, déclenchent et perpétuent assez naturellement une vocation. Aujourd’hui, la perte de la transmission picturale, supplantée par d’autres médiums, a égaré une volonté fédératrice au sein d’affinités partagées.
 
Quoi qu’il en soit, voilà la famille Andrea réunie dans des circuits entrecroisés, mis en abîme, par une multiplicité de regards, au-delà de la hiérarchie généalogique.
 
Figure tutélaire au sein du groupe familial, Pat Andrea est connu d’un public proportionnellement élargi au succès que connaissent depuis 2003 ses peintures inspirées de deux contes de Lewis Carroll, Alice aux pays des merveilles et De l’autre côté du miroir. Représentant de la Nouvelle Subjectivité, il revendique une liberté narrative pour une storia qui n’est qu’un pretexte de faire de la toile le lieu irréversible de la peinture. Pour cet héritier de la Renaissance, puisant aux sources de l’âge d’or de la peinture aux Pays-bas, d’où il est natif, marqué par Mondrian avec ses couleurs primaires, déclinées dans leurs complémentaires, la peinture est l’objet de toute son attention. Sensuelle, sa peinture nous piège par la tension d’un huis clos, soumis à l’unité de temps et d’action où se mêlent ses désirs inavoués, des rites pulsionnels et métaphoriques face à une réalité prise dans une catharsis permanente. Il pratique volontiers l’arrêt sur image. Figées dans des intérieurs ou des extérieurs, ses femmes enfants provocantes et séductrices déversent leurs fantasmes sexuels ambigus.
 
Cristina Ruiz Guiñazú partage avec Pat cette saveur de la densité plastique au service de l’image. L’immanence de celle-ci tend à la transcendance d’un monde dont l’artiste exprime la présence singulière et énigmatique. Résolument figurative, elle infléchit un classicisme délibérément réaliste par la puissance d’un imaginaire prédisposé au conte qui efface l’anecdote au profit d’une énergie spirituelle. Née en Argentine, où la famille séjourne régulièrement, se partageant entre la France et les Pays-Bas, Cristina s’invente un univers entre réalité et illusion, où les mythes dispensent des rêves, des désirs et des peurs enfouis dans les souvenirs d’une enfance passée en Patagonie. Son histoire de la peinture s’enracine dans un inconscient chimérique. Ses paysages mémoriels, ruinés, pierreux, sont sublimés par les perspectives d’une structure plastique dépouillée, une pureté des couleurs d’une grande variété auxquelles la lumière dispense l’éclat et la transparence d’un miroir. Ces lieux d‘errance sont des aires de méditation et de jeux pour de jeunes enfants nus ou peu vêtus, souvent de dos, regardant l’horizon, ouvert ou fermé par des montagnes. Ils sont accompagnés d’animaux (lièvre, condor, casoar), et manipulent des objets sans aucune relation logique. Des scènes où passé et présent s’emparent d’un espace qui reste toujours illusoire et auquel seule la peinture donne une réalité subjective. A mi-chemin entre Pessoa, Borges et Bachelard, Cristina nous plonge au cœur d’une intemporalité.

À ce croisement des cultures, Mateo et Azul répondent par un métissage des techniques. Une immersion précoce les initie à l’art, pratiqué déjà par le grand-père paternel, Kees Andrea, qu’ils côtoient dans l’appartement familial où se mêlent les peintures des parents à celles de leurs amis peintres. Mateo revendique cet héritage pictural. Depuis l’adolescence, le dessin - au crayon mêlé à de l’acrylique sur toile, partiellement non préparée qui donne cette matité ocre clair à ses personnages - est son mode d’expression privilégié. La pureté de la ligne qui identifie le sujet, l’inscription linéaire aigüe sur le blanc du support restent l’acte fondateur de la représentation. Un principe formateur qui inclut la couleur pour une mimésis dont la vérité tient autant du savoir que du plaisir. Pour Mateo, le plaisir est dans la création. Ses portraits surprennent par une inventivité poétique. Il s’entend à provoquer des rapprochements qui réactivent l’énigme existentielle de ses modèles. Le désir de la ligne porte son rythme, déclenche un élan, une échappée pour une histoire différente, avec la présence d’éléments anachroniques pour dire les difficultés d’un monde qui s’interroge, non sans une pointe d’humour.
 
Étrangeté encore avec Azul qui s’empare avec gourmandise du quotidien. Elle se dote de techniques innovantes pour raconter elle aussi des histoires entre réalité et imaginaire. Une image chasse l’autre pour une vision renouvelée. Revenir aux origines du monde et de la vie, l’amène à questionner des matières, à en « fabriquer » pour conjurer le temps. Tout l’inspire. La réalité est un matériau qu’elle inscrit dans un espace bien réel, celui de la matière, révélateur d’un merveilleux caché en chaque chose.

Un quarteron d’artistes aux styles personnels et tranchés pour des langages respectifs qui les unissent doublement en famille et dans un engagement irréversible et authentique.

Lydia Harambourg
Membre correspondant de l'Institut de France, 
Académie des Beaux-Arts

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