Jean-Claude Gaudin : À ce destin tout tracé qui lui faisait devoir,  Edmonde Charles-Roux a préféré la force de la liberté.

23/1/2016

 

Discours de Jean-Claude Gaudin, maire de Marseille, lors des obsèques d'Edmonde Charles-Roux en la cathédrale de la Major, samedi 23 janvier 2016

 

Le soir venu, comme nous l'enseigne l'Evangile, Edmonde CHARLES-ROUX est  passée sur l'autre rive.

 

Je ne doute pas, pourtant, qu'elle aura franchi ce pas, à sa manière. Sans timidité mais avec cette curiosité qui lui a fait apprivoiser sa vie toute entière avec une insatiable volonté.

 

Car Edmonde CHARLES-ROUX  était une rebelle, une insoumise. Une anti-conformiste née.

 

Son hérédité lui avait forgé un destin sur mesure. Pensez donc : fille d'un ambassadeur de France auprès du Saint Siège à la Villa Bonaparte qui fut le dernier Président de la Compagnie maritime du canal de Suez. Petite fille d'un acteur majeur de la colonisation au 19ème siècle,  grand patron de l'une de ces savonneries qui ont fait la fortune  de Marseille, porte de l'Orient...

 

A ce destin tout tracé qui lui faisait devoir,  Edmonde CHARLES-ROUX a préféré la force de la liberté.

 

Car Edmonde, pardonnez moi de l'appeler familièrement par son prénom - un prénom qui lui fut donné pour honorer Edmond ROSTAND, voisin de ses grands-parents...

 

Edmonde, oui, c'est comme ça que les Marseillais appelaient la « femme de Gaston »...

 

Edmonde, donc, c'était un caractère. La passion faite femme. Un tempérament qui poussait ses engagements jusqu'à la rupture si nécessaire.

 

Rupture politique avec le conservatisme social de sa famille, elle dont l'engagement à gauche, à gauche de la gauche devrais-je dire, était sans appel.

 

Rupture avec Marseille, momentanée certes, mais rupture  de  15 ans tout de même, par rejet d'une bourgeoisie locale qu'elle accusait de s'être « mal comportée » dans les années de guerre.

 

Rupture avec les codes sociaux de son jeune temps, aussi. Les femmes, c'était écrit, se marieraient, auraient des enfants et suivraient docilement les choix de leurs époux.

 

Docile, Edmonde ? Elle choisit de renoncer à toute maternité pour vivre librement sa vie et assouvir son ambition professionnelle à la vitesse de l'éclair.

 

C'est sans doute cette fièvre de liberté qui la conduisit vers la Résistance puis dans l'armée de De Lattre après le débarquement en Provence.

 

Ce comportement valut à la toute jeune infirmière d'être faite Vivandière d'honneur puis, en 2007, Caporal d'honneur de la Légion  étrangère – la présence ici du Général MAURIN témoigne des liens profonds et indissolubles qui l'unirent jusqu'à la fin à ce corps d'élite de notre armée.

 

Ce comportement lui valut, aussi, de recevoir le premier grade de la Légion d'honneur des mains du général de GAULLE, accompagnée de ces quelques mots : « Madame, vous écrivez bien mais vous votez mal... »

 

Insoumise donc, en quête d'originalité toujours, elle inscrivit sa vie au carrefour des arts, des lettres et de la politique avec le succès que l'on sait. Dans le journalisme d'abord, dans la littérature ensuite.

 

Elle y associait la mode et l'écriture, la peinture et les arts plastiques, l'Opéra et la photo. Tout.

 

Elle connut, fréquenta et aima les grands de cette époque, d'ARAGON à PICASSO, de COCO CHANEL à St LAURENT, de Jean GENET à VISCONTI et, bien sûr, d'Orson WELLES à Maurice DRUON.

 

Oui, Edmonde CHARLES-ROUX fut l'un des emblèmes de la culture française. D'une culture politiquement engagée. Elle fut au cœur de cette intelligentsia parisienne qui disait le bien et sentencait le mal, sans souci de la nuance ni crainte d'une dangereuse pensée unique. Mieux valait ne pas se tromper de côté...

 

Edmonde CHARLES-ROUX avait ses causes. Et les défendait sans réserve. La cause de Varian FRY, notamment, qui évacua de nombreux Juifs vers l'Amérique durant la guerre et dont nous avons, à sa demande, donné le nom à une place située, justement, devant le Consulat général des Etats-Unis.

 

Je ne parlerai pas  d'Oublier Palerme, de Elle Adrienne ou de Désir d'Orient, pas plus que de l'académie Goncourt dont elle avait l'autorité nécessaire, personne ne me contredira, pour mener les travaux. Olivier NORA, Jean RISTAT, Régis DEBRAY l'ont fait avec talent avant moi.

 

De cette place particulière qu'elle occupait auprès des intellectuels, Edmonde CHARLES-ROUX a largement fait bénéficier notre ville et notre région.

 

Aix-en-Provence, avec le festival d'art lyrique dont elle fut l'une des inspiratrices dés l'origine et l'un des moteurs permanents.

 

Marseille, où elle mit la culture sur orbite  et nous ouvrit ainsi la porte permettant, plus tard, d'en faire la Capitale européenne de la culture avec le succès que l'on sait.

 

Marcel MARECHAL et Roland PETIT, ne seraient sans doute jamais venus s'installer à Marseille sans la force de persuasion d'Edmonde CHARLES-ROUX. Elle n'aimait d'ailleurs guère qu'on lui résiste, ni ceux qui lui résistaient - j'en témoigne.

 

La Criée n'aurait probablement jamais trouvé une nouvelle vie si elle n'avait pas convaincu Gaston DEFFERRE de tenter l'aventure.

 

L'aventure romanesque que fut la vie d'Edmonde CHARLES-ROUX a donc pris fin.

 

Elle qui n'avait jamais associé sa foi chrétienne à l'une de ses ruptures va sans doute retrouver, du moins les croyants que nous sommes peuvent le penser, sa mère Sabine GOUNELLE dont le portrait reste accroché aux murs de la Villa Pastré où notre ville accueille ses hôtes de prestige, son père, sa sœur Mme Cyprienne Del-DRAGO.

 

Elle y retrouvera sûrement Jean, son frère, royaliste au civil, Frère Jean pour l'église, qui fut l'aumônier de l'équipe de « La passion du Christ » et conseiller de Mel GIBSON pour coller au plus près des réalités du Golgota et du calvaire. Ce frère qui écrivit au pape Paul VI pour le menacer de quitter les ordres et d'épouser la première jolie fille de passage si on lui interdisait de célébrer l'ancienne messe !

 

Mais vous permettrez au maire de Marseille, et pour rendre à Edmonde CHARLES-ROUX l'hommage de tous les Marseillais, de terminer mon éloge en évoquant Gaston DEFFERRE.

Gaston DEFFERRE dont elle m'avait offert la main moulée par CESAR, lui qui ne voulait pas de lieu public à son nom mais laisser simplement le souvenir d'un bâtisseur...

 

 

A Bernard PIVOT qui anticipait sur notre rendez-vous de ce jour et lui demandait si Gaston DEFFERRE lui manquait, elle avait répondu : « Le jour venu, j'espère qu'il y aura un parking devant la porte du Paradis et que Gaston m'y attendra... »

 

Il vous y attend sûrement, Madame...

 

 

Photographie France 3 Provence Alpes

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